Un mot sur les infographies


L’internet est un outil de communication incroyable, mais on ne peut pas nier qu’il y circule tout un tas d’horreurs et d’immondices. Parmi elles, celles qui me répugnent le plus sont de loin les infographies !

Il s’agit de grandes images qui contiennent tout un tas de chiffres et d’informations sur un thème particulier, présentés sous forme visuelle et de manière plus ou moins originale. On en trouve de temps en temps quelques unes qui sont très bien faites, mais force est d’admettre que la grande majorité relève de l’ordure statistique.

Indépendamment du fait qu’elles sont souvent visuellement pénibles et irritantes, les infographies sont à peu près toutes sujettes aux critiques suivantes :

  • Information non contextualisée : les infographies présentent tout un tas de chiffres, mais elles indiquent rarement où et quand une mesure a été réalisée, par qui, comment et pour quelle raison. Or ces “meta informations” sont essentielles pour comprendre un chiffre et surtout pour savoir à quel point il est fiable et dans quel contexte. Par exemple si l’on vous annonce que la délinquance a diminué mais que cette information a été produite par le ministère de l’intérieur, alors il vaut mieux rester circonspect,
  • Mauvais usage des outils de visualisation : l’un des corollaires de la loi de Murphy est que chaque fois que le créateur d’infographie a le choix entre une bonne et une mauvaise façon de représenter une information, il choisira la mauvaise. Il est en effet très rare de trouver dans une infographie un graphique qui n’ait pas au moins un problème ou qui ne soit tout simplement pas adapté au type d’information à représenter. Et quand bien même le graphiste choisit le bon type de graphique, il se débrouillera pour le rendre illisible en rajoutant plein d’éléments sensés l’embellir.
  • Opinions et clichés : les infographies ont tendances à mélanger des chiffres plus ou moins fiables avec des clichés et des opinions non argumentées qui donnent l’impression d’être objectifs juste parce qu’ils sont entourés de chiffres.
  • Analogie foireuse : afin de frapper les esprits et de faire preuve d’originalité, les infographies abusent des comparaisons. De temps en temps, celles-ci sont percutantes, mais la plupart du temps elles sont complètement à côté de la plaque voire contre nature.

Bon tout ça est un peu abstrait, donc voici un exemple pris au hasard pour illustrer mon propos. Il s’agit d’une infographie sur le métier de bibliothécaire (il y a des vraiment des infographies sur tout et n’importe quoi).

Anatomy of a librarian

Bon déjà le titre appelle un commentaire. Pourquoi parler d’anatomie ? En parcourant l’infographie on découvre qu’une section est consacrée aux qualités requises pour être bibliothécaire : ce métier nécessiterait d’avoir l’esprit analytique d’une part mais aussi d’être sociable. Compétences analytiques => cerveau gauche, compétences sociales => cerveau droit. Cerveau => anatomie ! Le titre n’est en fait rien de plus que le résultat d’une association d’idées un peu douteuse. Ce n’est pas à proprement parler une analogie foireuse, mais on n’en est pas loin !

Bref, ceci étant dit, jetons un oeil à la première section.

Le premier graphique de l’infographie illustre le problème des comparaisons inappropriées. Il n’y en effet pas de raison de comparer le salaire d’un bibliothécaire et celui d’un infirmier. Remarquez par ailleurs le chiché que véhicule ce graphique sur les bibliothécaires : ceux-ci doivent lire beaucoup, donc ils portent tous des lunettes !

A première vue, rien de trop choquant. L’auteur a préféré présenter la distribution des ages sous forme de chiffres, ce qui est tout à fait acceptable dans la mesure où il n’y a que trois classes d’âge. La partie de droite contient des histogrammes qui semblent correctement utilisés, même si on pourrait reprocher qu’à côté de chaque barre l’auteur ait mis le chiffre qu’elle est sensé représenter : l’intérêt d’un graphique est justement de ne pas montrer de chiffres.

Si l’on regarde plus en détails, on s’aperçoit qu’il y a quand même des choses bizarres. L’astérisque à côté de “age 25-54” par exemple. On s’attend à ce que symbole renvoie à une note qui précise quelque chose sur la classe d’âge en question. En fait l’astérisque renvoie à un petit texte abscons qui parle de croissance, de moyenne ou d’opportunité sans que l’on sache de quoi il s’agit, mais à aucun cas elle ne fait allusion aux 25-54 ans.

Quant aux histogrammes, en lisant la légende, on découvre qu’ils servent à comparer le salaire-horaire d’un bibliothécaire avec la moyenne mais aussi avec le salaire d’une infirmier. D’un infirmier ?? Mais bon sang ! pourquoi comparer le salaire d’un bibliothécaire avec celui d’un infirmier ? Si quelqu’un a une explication plausible, je suis preneur. Dans tous les cas, il manque manifestement un élément de contexte qui permettrait de donner un sens à cette comparaison et de comprendre quel était l’objectif de l’auteur.

Bon, peut-être trouvez-vous que jusqu’à présent je pinaille. Mais passons à la suite et allons directement aux graphiques sous forme d’anneaux.

Il s’agit d’une variante du graphique en camembert. Voyez-vous le problème de ces graphiques ?

Il s’agit en fait d’une variante des graphiques en camembert et comme les camemberts, ils servent à montrer le fait qu’une répartition n’est pas équilibrée. Ici dans chaque anneau, on trouve une catégorie qui domine très clairement les autres. Bref à première vue tout semble parfait. Mais examinez ces graphiques en détail et, comme moi, vous sentirez l’effroi vous glacer le sang… Oui vous avez bien vu ! la somme des pourcentages ne fait pas 100% ! Et ce ne sont pas des problèmes d’arrondis, on est vraiment loin des 100% ! Il n’y a rien de plus angoissant pour un analyste de données que des pour-cents qui manquent !

Dans un camembert la somme des pourcentages doit toujours faire 100% !

Bref, passons. Un peu plus bas, on tombe nez à nez avec un graphique en barre dont l’objectif est sans doute de montrer que les bibliothécaires ont à peu près les mêmes loisirs que n’importe qui.

Le type de graphique a été bien choisi, mais les éléments contextuels permettant de vraiment le comprendre sont absents.

A première vue, l’auteur de l’infographie semble avoir choisi le bon outil : en effet les données à visualiser sont des catégories auxquelles sont associées une valeur numérique qui représente… qui représente quoi au juste ? Bon pas de panique, il y a des lignes verticales ; si on regarde en bas, on peut voir que ses lignes correspondent à des nombres : 0, 50, 100, 150… Mais quelle est donc l’unité ???

Toujours indiquer ce que représentent les axes d’un graphique !

Enfin, le dernier graphique condense tout ce qu’on peut trouver de pire dans une infographie !

Non seulement le type de graphique est inadapté, mais en plus l’efficacité de la lecture a été clairement sacrifiée au profit de l’originalité et de l’esthétique du graphique.

D’abord le type de graphique est inadapté. En effet, il s’agit d’une version massacrée originale d’un histogramme. Or ici l’on cherche à montrer qu’il y a une majorité de femmes. Pour cela il suffisait de représenter la proportion de femmes uniquement : indiquer la proportion d’hommes est redondant puisque celle-ci est mécaniquement égale à 100% moins la proportion de femmes. Sur ce graphique, la même information est donc représentée 4 fois, deux fois numériquement et deux fois graphiquement par la hauteur des “barres”. Les “barres”, parlons-en ! On peut les trouver originales et amusantes, mais elles rendent le graphique parfaitement illisible ! Et puis…

C’est vrai quoi !

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